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QUEL AVENIR POUR « NORMANDIE IMPRESSIONNISTE » ?

Caen, le 10 Avril 2016

QUEL AVENIR POUR « NORMANDIE IMPRESSIONNISTE » ?

logo Normandie Impressionniste

La troisième édition du festival « Normandie Impressionniste » (après celles de 2010 et de 2013) aura lieu du 16 Avril au 26 Septembre 2016 sur tout le territoire de la Normandie sur le thème du Portrait. Il n’est pas inutile concernant cette grande manifestation culturelle normande de se livrer à une brève rétrospective évoquant notamment son origine et de s’interroger sur son avenir.

« IMPRESSIONNISME » : NAISSANCE D’UN MOT

En Novembre 1872 le peintre Claude Monet qui vit au au Havre avec sa famille depuis l’âge de 5 ans, après avoir mis la dernière main à un tableau, va être embarrassé pour lui donner un titre. Comme il le racontera plus tard : « On me demande le titre pour le catalogue, ça ne pouvait vraiment pas passer pour une vue du Havre, je répondis : « Mettez impression ». C’est ainsi que le tableau fut intitulé « Impression soleil levant ».

Quelque temps après, le 25 Avril 1874, le tableau qui est exposé à Paris lors d’une exposition va être cloué au pilori par les critiques parisiens et en particulier par l’un des plus emblématiques d’entre eux, Louis Leroy qui s’exprimera ainsi ironiquement à propos de la toile de Monet : « Impression, j’en étais sûr, puisque je suis impressionné il doit y avoir de l’impression là dedans… ». Les peintres de la nouvelle école venaient d’être baptisés par dérision « impressionnistes ».

Les réactions parisiennes hostiles ne vont pas faiblir au cours des années suivantes :

  • 24 Mars 1875, des bagarres ont lieu à l’Hôtel Drouot à Paris ou des tableaux impressionnistes sont mis en vente sous la protection de la Police. Albert Wolff, le critique d’art du « Figaro », très influent à l’époque, parle au sujet des nouveaux peintres de « singes qui se seraient emparés d’une boite à couleurs ».
  • 2 Avril 1876, le même Albert Wolff parle au sujet des tenants de la nouvelle peinture d’un « effroyable spectacle de la vanité humaine s’égarant jusqu’à la démence ». Le critique pointe par ailleurs les dangers de l’art nouveau en racontant qu’on a arrêté un jeune homme sortant d’une exposition impressionniste et qui… mordait les passants.
  • En 1877, une pièce de théâtre parisienne relate l’histoire d’un peintre de la nouvelle école dont les tableaux peuvent se regarder aussi bien à l’envers qu’à l’endroit…

Bref, la nouvelle peinture est mise au ban de la société par les autorités officielles aussi bien avant 1870 sous le Second Empire, qu’après 1870, au début de la troisième République mais aussi par une certaine « intelligentsia » culturelle parisienne toujours sûre de détenir la « vérité » dans le domaine de l’art comme dans les autres. Pourtant, à mesure que l’on s’achemine vers la fin du siècle, l’impressionnisme va finir par s’imposer tant en France que dans le Monde.

GENESE ET SUCCES DE « NORMANDIE IMPRESSIONNISTE »

Une question se pose concernant l’histoire et la géographie de l’impressionnisme : dans la seconde moitié du XIXème siècle au moment de l’apparition de ses premières manifestations, le rôle de la Normandie, souvent évoqué à cette occasion, s’est-il limité à celui de simple espace géographique ou des peintres venant pour la plupart de l’extérieur, en particulier de Paris et de l’Ile de France, vinrent planter leur chevalet attirés par les paysages pittoresques de ses bords de mer et de ses campagnes intérieures ou futelle le foyer actif majeur de l’élaboration d’une révolution de l’art pictural dont les effets ont imprégné dans le monde entier l’évolution ultérieure de la peinture ? C’est en répondant par l’affirmative au second volet de la question qui vient d’être posée, que vers 2008 apparut à Rouen l’idée de la création en Normandie d’une manifestation culturelle de grande ampleur destinée non seulement à montrer les diverses manifestations de l’impressionnisme dans notre région mais aussi la part qu’elle prit dans l’apparition de cette révolution artistique. Comme le souligne un ouvrage très récent conçu par le Musée Jacquemart-André à Paris à l’occasion d’une exposition sur ce thème (« L’atelier en plein air – Les Impressionnistes en Normandie »), une « chronologie courte » de l’histoire de l’impressionnisme a, jusqu’à ces dernières années, « accordé un rôle déterminant à Paris et à l’Ile de France (…) mais que les recherches menées depuis une trentaine d’années (…) attribuent un rôle déterminant à la Normandie dans l’émergence de l’impressionnisme ». Ce fait est commenté de la façon suivante par Bruno Monnier, Président de « Culturespaces », organisateur de l’exposition : « L’approche de cette exposition privilégie pour la première fois une chronologie plus étendue de cette révolution picturale que fut l’impressionnisme à travers l’histoire de rencontres décisives, d’échanges et de partages d’une pratique picturale libre et expérimentale dans les territoires normands ». En effet, sans nier quelques apports en provenance de l’Ile de France et de Paris ayant contribué à la naissance de l’impressionnisme une approche historique rigoureuse et objective de celle ci conduit à la conclusion que cette révolution picturale a tout d’abord mûri en Normandie à partir des années 1820 sous l’influence de multiples facteurs qu’il serait trop long d’évoquer ici et a trouvé la plénitude de son expression, en Normandie notamment, à partir des années 1870. On est donc loin de la vision « officielle » fortement teintée de parisianisme selon laquelle la nouvelle école serait née à Paris en quelques années (entre 1863 et 1874 !). Il convient d’ajouter que cette approche renouvelée de l’histoire des débuts de l’impressionnisme s’appuyant sur une « chronologie longue » plus conforme à la réalité historique doit beaucoup à un Normand, le Rouennais Jacques-Sylvain Klein.

La naissance de « Normandie Impressionniste » est indissociable de Jacques-Sylvain Klein ; c’est pourquoi il est nécessaire de se pencher très brièvement sur sa personnalité et son passé. Jacques-Sylvain Klein est né à Rouen en 1946. Après des études au Lycée Corneille il est diplômé de l’I.E.P de Paris en 1966. En 1988, dans le cadre de ses fonctions, il côtoie Laurent Fabius alors Président de l’Assemblée Nationale. Très sensibilisé aux questions touchant les collectivités locales, J.S Klein participe à l’élaboration des lois de décentralisation de 1982. Ayant été élevé dans une famille d’une grande sensibilité artistique, il est porté naturellement à s’intéresser à la peinture et notamment à son évolution historique. Après des recherches d’une dizaine d’années, il publie en 1996 un ouvrage intitulé « La Normandie berceau de l’impressionnisme ». L’ouvrage se base sur une vision renouvellée de l’Histoire de l’impressionnisme s’appuyant sur des faits historiques incontestables qui fait ressortir la part dominante de la Normandie dans l’émergence de cette révolution de l’art pictural au XIXème siècle, révolution dont les prémices apparaissent dans notre région à partir des années 1820 et qui comptera parmi ses grands précurseurs reconnus les Normands Jean-François Millet de Gréville dans le Cotentin et Eugène Boudin de Honfleur. En 2008 J.S Klein convainc Laurent Fabius alors Président de la Communauté d’agglomération de Rouen d’organiser une grande manifestation culturelle autour de ce thème. En 2010 la première édition de « Normandie Impressionniste » dont J.S Klein est Commissaire général voit le jour et remporte dans toute la Normandie un succès considérable. Elle sera suivie d’une seconde édition en 2013 marquée, elle aussi, par le même succès. Il n’est pas douteux que l’édition 2016 de « Normandie Impressionniste » connaîtra comme ses devancières un plein succès mais il est nécessaire de s’interroger sur la pérennité de sa dimension normande dans l’avenir à la lumière de certaines décisions politiques qui ont été prises par les gouvernements de Mrs Ayrault et Valls au cours des trois dernières années concernant l’avenir de la Normandie.

LE « REFORMATAGE » DE « NORMANDIE IMPRESSIONNISTE » PAR Mr PHILIZOT

Le 22 Avril 2013 le Premier Ministre Ayrault désigne un « Délégué interministériel à l’aménagement de la Vallée de la Seine » en la personne du Préfet François Philizot : désormais l’Etat prend en charge l’avenir de la Normandie. Le Premier Ministre charge explicitement Mr Philizot de rédiger un « Schéma stratégique pour le développement de la Vallée de la Seine » programmant à l’horizon 2030 la « dissolution » de la Normandie (réduite à sa dimension Vallée de la Seine) dans une sorte de méta région en gestation comprenant l’Ile de France et son « prolongement » normand. Cette future « méta région » se voit attribuer un champ de compétences couvrant tous les domaines de l’action publique régionale au point que la Normandie ne dispose plus dans cet ensemble territorial d’aucun secteur sur lequel elle puisse affirmer une autonomie d’action puisque sa stratégie doit désormais s’intégrer dans le cadre global de cet ensemble. Tous les secteurs économiques normands doivent ainsi – selon le « Schéma stratégique » – suivre les orientations définies par celui-ci. La politique des flux et déplacements (infrastructures de transport notamment) les secteurs de l’enseignement supérieur de la recherche etc… relèvent aussi d’une stratégie globale « Vallée de Seine » définie par le Délégué interministériel. Tout naturellement la filière touristique et culturelle notamment à travers sa dimension économique est partie intégrante de la politique globale définie pour le nouveau territoire. Certaines réussites normandes dans ce domaine n’ont pas manqué de donner des idées à Mr Philizot. Il indique ainsi à la page 45 du « Schéma stratégique Vallée de Seine » :

L’édition 2013 de la manifestation « Normandie Impressionniste » illustre bien la prise en compte des enjeux touristiques dans le cadre d’une programmation culturelle (…) L’enjeu « Vallée de Seine » autour de cette thématique commune à tout le territoire est maintenant d’élargir la construction d’événements et produits touristiques et culturels à l’échelle des trois régions (…) depuis l’amont de Paris jusqu’à la Baie de Seine.

Désormais la manifestation « Normandie Impressionniste » est « reformatée » de façon à s’intégrer dans une configuration territoriale « Vallée de Seine » ou, l’on s’en doute, Paris doit avoir un rôle fortement prédominant. On peut percevoir dès maintenant les prémices de ce « reformatage » qui se manifestent de façon progressive pour ne pas heurter de front les Normands. Ainsi le 28 Mai 2015, les responsables normands dont Mr Mayer-Rossignol sont « invités» à Paris au Salon des Vedettes pour le lancement de « Destination Impressionnisme » opération conjointe avec l’Ile de France. La réunification de la Normandie et l’alternance politique régionale de Décembre 2015 ont-elles remis en cause le « Schéma » Philizot dans ce domaine comme dans d’autres ? On est en droit de se poser la question lorsqu’on observe la façon dont s’est déroulé le lancement de l’édition 2016 de « Normandie Impressionniste ». On aurait pu penser en effet que celuici se fasse à partir d’une ville normande, Rouen par exemple dont les liens avec l’impressionnisme sont anciens et très forts ou Le Havre ou Claude Monet fut à l’origine du nom de baptême de la nouvelle peinture. Il n’en n’a pas été ainsi puisque les responsables politiques et culturels normands ont été « invités » (convoqués ?) à participer à ce lancement le 4 Février dernier au Studio Harcourt au cœur de Paris près des Champs Elysées.

La presse régionale a fait état récemment de l’intention d’ Hervé Morin d’envisager pour 2019 une autre édition de « Normandie Impressionniste ». Une exigence normande doit s’exprimer fortement concernant cette perspective : conformément à la réalité des faits historiques concernant la naissance de l’impressionnisme et au fait que c’est la Normandie, et elle seule, qui est à l’origine de cette manifestation, notre région doit exiger que la dimension normande qui est la marque originelle de celle-ci soit maintenue et rejeter le « reformatage » territorial programmé ces dernières années concernant cette manifestation par les services de Mr Philizot sous la supervision de Mrs Ayrault et Valls.

Yves LOIR

Union pour la Région Normande

Sources bibliographiques principales

  • Peter H. Fest – L’impressionnisme en France 1860-1920 – Taschen – 1995
  • Norma Broude – L’impressionnisme dans le Monde – Editions de la Martinière 1999
  • Robert L. Herbert – R. Bacou M. Laclotte Jean-François Millet – Editions des Musées Nationaux Paris 1975
  • Laurent Manoeuvre – Boudin La Normandie – Herscher 1991
  • J.S Klein – L’impressionnisme se lève en Normandie – Ed. OuestFrance – 2016
  • L.Salomé – Une ville pour l’impressionnisme : Monet, Pissaro et Gauguin à Rouen – Musée des Beaux Arts de Rouen Flammarion 2010
  • Anne-Marie Bergeret-Gourbin – Jongkind au fil de l’eau – Herscher 2004
  • J.S Klein – La Normandie berceau de l’impressionnisme – Ed. OuestFrance 1996
  • Laurent Manoeuvre – Jean-François Millet Pastels et dessins – Bib. de l’image 2007
  • Anne-Marie Bergeret-Gourbin – Musée Eugène Boudin – Honfleur 2003
  • L’impressionnisme : du plein air au territoire – Actes des colloques de Rouen et du Havre (Sept. 2010) – Edité par Frédéric Cousinié P.U.R.H – 2013
  • Musée Jacquemart-André Institut de France L’atelier en plein air – Les Impressionnistes en Normandie – Mars 2016
  • Thomas Schlesser Bertrand Tillier – Le roman vrai de l’impressionnisme – Beaux Arts Editions 2010
  • Schéma stratégique « Vallée de la Seine » – 2015

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